IV. Beaucoup d'entre eux sont "Morts pour la France"

3. Les camps de déportation

Dès 1933, Hitler a imaginé des camps pour éliminer ses adversaires, d'abord les communistes, les chrétiens démocrates, puis les Juifs, les Tziganes, et tous les résistants qui s'opposaient à lui.  Ainsi, les camps se multiplient et accueillent des déportés venant de tous les pays d'Europe.  Il ne s'agit plus d'isoler, mais d'exterminer.  

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 Des conditions inhumaines

La mort est le châtiment réservé aux prisonniers

- soit ils sont gazés à l'arrivée au camp

- soit ils sont soumis à un travail forcé, des brimades et toutes sortes

d'humiliations.

Tous les camps sont régis par les S.S. qui font subir toutes sortes de tortures aux déportés.  Tous les soirs, c'est l'appel, des heures debout dans le froid

Les déportés sont logés dans des baraques appelés blocks qui le plus souvent sont en bois.  Ils dormaient sur des châlits en bois, composés de deux ou trois couchettes superposées ou bien directement à même le plancher.  Le chef de baraque pouvait entasser deux à trois cent personnes dans une pièce de 120 m2

Les détenus étaient très faiblement nourris, ce qui explique aussi leur faiblesse.  La nourriture se limitait à une petite louche de breuvage, une sorte de soupe de légumes déshydratés.

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Les déportés espagnols

En 1939, Jorge Semprum avait 15 ans et était réfugié en France depuis la chute de Madrid.  La guerre d'Espagne était perdue.  Il entre dans la Résistance dans le réseau « Jean-Marie Action » et est déporté au camp de Buchenwald comme d'autres Espagnols de Buchenwald, survivants des maquis, des groupes de choc de la M.O.I., ou des brigades de guérilleros du sud-est de la France, arrêtés dans la Résistance.

Bolados.. . était le principal responsable de l'organisation clandestine espagnole à Buchenwald.  Le numéro un, en somme, de la troïka dirigeante.  A ses côtés, il y avait Palazon, le responsable militaire, et Falco, le secrétaire à l'organisation.  Tous ces noms étaient des pseudonymes, d'ailleurs. Ils avaient été arrêtés dans La Résistance en France sous des faux noms et ils les avaient conservés.  Ce n'est qu’après la libération du camp que j’ai appris leurs noms.  Palazon s'appelait Lacalle, Falco s'appelait Lucas.  Et Bolados s'appelait Nieto, J'aime Nieto. 1

Dans le camp de Buchenwald, il y a plus de 50 000 détenus dont « le regard est éteint, aveuglé par la lumière crue de la mort. »

« -No hay derecho... » vient de murmurer Morales tourné vers moi.  Il a raison, ce n'est pas juste.  
Diego Morales est arrivé au camp vers la fin de l'été 1944 après un bref passage à Auschwitz.  A 19 ans, il avait fait la Guerre d'Espagne dans une unité de guérilla qui opérait au-delà des lignes de front, en territoire ennemi.  C'est après la défaite de la république espagnole, à Prades, qu'il a été recueilli et caché par une famille française, après son évasion du camp de réfugiés d'Argeles.
 Il a raison, ce n'est pas juste de mourir à présent.
Moralès a survécu à la Guerre d'Espagne, aux combats du plateau des Glières.  C'est son plus terrible souvenir, m'a-t-il dit: le long cheminement dans la neige profonde, sous le feu croisé des mitrailleuses, pour se sortir de l'encerclement des troupes allemandes et des détachements de la milice française.  Il a survécu à Auschwitz. et à Buchenwald, au risque quotidien d'être surpris en flagrant délit de sabotage sur la chaîne de la Gustloff, usine de montage des fusils automatiques.  Il a survécu à mille autres dangers, pour finir ainsi stupidement.
Il a raison : ce n'est pas juste de mourir bêtement de chiasse après tant d'occasions de mourir les armes à la main.  Après la libération du camp de surcroît, alors que l'essentiel semblait acquis, la liberté retrouvée.  Alors que les occasions de mourir les armes à la main, dans la guérilla anti-franquiste, en Espagne, s'offraient de nouveau à lui, en gage de liberté, précisément, c'était stupide de mourir d'une dysenterie foudroyante provoquée par une nourriture redevenue soudainement trop riche pour son organisme affaibli.
Je lui serre la main en silence. mais que pouvais-je dire à Diego Morales? quels mots lui murmurer qui fussent une consolation ? Pouvais-je le consoler d'ailleurs?
Je ne voyais qu'un seul texte à lui réciter : un poème de César Vallejo.  L'un des plus beaux de la langue espagnole.  L'un des poèmes de son livre sur la guerre civile. 1

Buchenwald a été libéré le 11 Avril 1945.  Jorge Semprum et les Espagnols survivants purent rentrer à Paris.

A Mauthausen, les Espagnols sont aussi nombreux. Républicains, ayant quitté l'Espagne à la fin de la guerre, ils venaient souvent des camps français ou des stalags de prisonniers de guerre.  Ils sont classés apatrides par les S.S. et portent le triangle bleu. 2

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Un déporté d'origine autrichienne

Félix Kreisser est un des survivants autrichiens de Buchenwald.  Il a quitté l'Autriche lors de l'invasion nazie et il a résisté en France où il a été arrêté et déporté.

J'ai quitté mon pays... J’étais dans la résistance française. J’ai été arrêté, torturé, et déporté en tant que Français. Les livres français sur Buchenwald m’ignorent parce que pour eux je  suis Autrichien… Mais les Autrichiens m’ignorent également puisque pour eux, je suis Français. 3
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Neus Català i Pallejà

Neus Català i Pallejà , est née en Catalogne en 1915.  Elle fait ses études à Barcelone durant la guerre civile espagnole.  En 1939, elle se réfugie en France et s'engage dans la résistance française.  En 1944, elle est arrêtée puis déportée à Ravensbrück.  A son retour elle décide de s'installer en France.  

« Ce que j'ai vécu, ce que j'ai souffert, je l'ai cherché ». C'est cette phrase qu'elle se répétera tout au long de son funeste voyage qui dura «cinq jours et cinq nuits interminables. »

C’était le convoi des 27 000. Parmi nous, il y avait aussi des Tchèques, des Polonaises qui vivaient ou s’étaient réfugiées en France, et un groupe d’Espagnoles dont je faisais partie.
Qu’est-ce qui pouvait bien traverser l’esprit de cahcune de ces combattantes de l’armée de l’ombre, exténuée par les tâches harassantes de la Tésistance, par le long mois de prison et de tortures dans des interrogatoires violents et inhumains ?  

Elle décrit l'horreur des camps :

«  Ma première impression était que j’allais rapidement y laisser ma peau ... Ravensbrück avec ses rues sombres., ses baraquements d’un vert noirâtre, ses toits noirs, son ciel de plomb, ses innombrables corbeaux attirés par l'odeur de chair brûlée, de ses cadavres suppliciés qui, jour et nuit sans interruption, s’échappaient dans une épaisse fumée par la cheminée des quatre fours crématoires. »
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D'autres déportés étrangers

 Arthur London a été membre de la direction des M.O.I de 1940 à 1941, puis il a organisé la section du T.A. (Travail Allemand).  Arrêté en 1942, il a été déporté à Mauthausen où il a joué un rôle important dans l'action clandestine du camp.

Adolphe Rabinovitch est né à Moscou, mais il poursuit ses études à Paris, puis s'installe aux Etats-Unis.  En 1939, il s'engage dans la légion étrangère.  Devenu agent des S.O.E., puis adjoint du Maréchal de Lattre, il est parachuté en France en mars 1944.  Mais le terrain est contrôlé par les Allemands.  Il est déporté et il mort en Pologne.

Mère Marie, Elisaviéta Kouzmina Karavaiéva, appartient à un réseau d'aide aux juifs et résistants découverts.  Elle est arrêtée en 1943 et déportée à Ravensbrück où elle meurt en 1945.

Ainsi, l'arrestation conduit à la mort le plus souvent soit dans les prisons françaises, soit dans les camps d'internement français, soit au loin dans les camps de déportation.  Mais le combat a souvent continué après l'arrestation.  A Drancy, les responsables de la M.O.I. ont pris l'initiative d'une organisation clandestine.  Dans les camps, certains étrangers-résistants « français » ont participé aux organisations d'entraide et de résistance.

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notes:

1. Jorge Semprum, l'écriture ou la vie, folio 2870  
2. Mauthausen.  Des pierres qui parlent
3. Le Patriote-résistant .  Novembre 1997

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