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Témoignage d’Eléonore GEANDEL
Témoignage d’Eléonore GEANDEL
 


8 ans en 1944

 
 

mercredi 9 mars 2005 par Marc Swanson

(GIF)
25/5/44 : les enfants Fernandez : Aurélio 3 ans (né le 26 mai 1941 !!), Irène 6 ans, Eléonore 8 ans 1/2

Quand j’observe la plus grande des filles de la photo, je n’arrive pas à imaginer que c’est la petite fille qui, le lendemain de ce cliché, se trouvait seule dans ce jardin de Planterre, assez proche du cimetière du Soleil. Les bombes explosaient autour d’elle et une pluie de terre, de poussières, de cailloux tombait du ciel, noir comme la nuit. Pourtant, quelques instants auparavant, le soleil brillait...

Le chemin vers le jardin, situé juste en face de ma maison, m’avait paru long ce matin, tandis que les bombes commençaient à exploser. Je revois ma mère tenant mon frère et ma soeur par la main, se dirigeant vers le petit pré, qui jouxtait les jardins ouvriers. Dans un premier temps, je me suis précipitée vers maman. Mais elle semblait très préoccupée par les deux petits qu’elle protégeait. Une bombe a explosé, ma mère s’est couchée à terre en serrant ses enfants sous elle.

Pas de place pour moi semblait-il : " Couche-toi et serre une motte d’herbe dans tes dents, pour éviter que tes poumons n’explosent" a-t-elle ordonnée..

Mon objectif, dans ma petite tête de gamine, est devenu soudain précis. Seule, sans la protection rapprochée de ma maman, je devais rejoindre le jardin de mes oncles, et me cacher derrière de grandes herbes, probablement des poireaux, derrière lesquels je serais à l’abri, loin des regards des aviateurs qui jetaient des bombes sur nous, depuis leurs forteresses volantes.

Mais une nouvelle explosion encore plus proche, m’a affalée sur le chemin qui délimitait deux jardins.

C’est alors que j’ai entendu la voix d’une dame près de moi : "Veux-tu garder mon bébé pendant que je vais chercher mes deux autres petits chez moi, dans la maison de l’Etoile Blanche" [1]. La jeune maman m’a confié, sans attendre de réponse, un nourrisson que je ne connaissais pas, et qu’elle a posé simplement, dans mes bras. Je n’aurais pu lui répondre, j’avais ma petite motte d’herbe dans la bouche, je la mâchouillais consciencieusement, terrorisée.

Chargée de ce petit être, je me suis avancée jusqu’aux rangs de poireaux en veillant cependant à ne pas marcher sur les plantations de mes oncles qui en prenaient grand soin. Mais quand j’ai voulu m’allonger près des plantes que je croyais protectrices, je n’y voyais plus grand chose.

La nuit semblait brusquement être tombée. J’ai compris que je ne pouvais pas lâcher l’enfant, et pas l’écraser non plus, en me couchant sur lui. Alors je me suis accroupie arc-boutée sur ce petit bout de chou, en le serrant des mes bras, pour qu’il ne risque pas d’être blessé par les cailloux qui tombaient.

Et là, j’ai été complètement abasourdie par les cris de gens blessés alentour, le jardin s’étant peuplé peu à peu.

Les hennissements d’un cheval souffrant sans doute mille morts, résonnaient dans tout le quartier. Je frémissais de peur en les entendant. Il me semblait que ce cheval devait être monstrueux. Il allait arriver sûrement au galop pour nous renverser tous les deux. Je crois que j’ai eu aussi peur de ce monstre que des bombes. Plus tard, nous avons appris que ce cheval blessé par un éclat, gisait sur le carreau de la mine, les tripes à l’air.

Les sifflements stridents des bombes, les explosions incessantes faisaient trembler la terre sous mes pieds et risquaient à chaque instant de me faire perdre l’équilibre avec mon bébé dans les bras.

Durant cette apocalypse, je mâchais mon herbe tout en récitant, mentalement, sans discontinuer, en pensant très égoïstement et uniquement, au petit et à moi, cette prière : "Mon Dieu, protégez-nous, mon Dieu protégez-nous........". Je crois bien que le bébé pleurait, mais je ne l’entendais pas, ses pleurs étaient couverts par le vacarme de fer, de feu, de cris.

Et puis tout s’est arrêté brusquement. La jeune maman est apparue, avec ses deux autres enfants.

Elle a pris le bébé. Je ne sais pas si elle a dit quelque chose, Nous étions tous hébétés.

J’ai entendu soudain ce cri strident d’angoisse de ma mère affolée : "Ma fille, où es-tu ? Tu n’as rien ?". Ce hurlement de ma mère m’a remis les idées en place, je voulais retrouver sa protection : "Je suis là, je n’ai rien" ai-je répondu en criant très fort, pour qu’elle m’entende. Je tremblais de manière convulsive [2].

Ce n’est pas ma mère que j’ai vue en sortant du jardin, elle n’était plus à la place où je l’avais laissée. J’ai vu des gens qui couraient affolés, dans tous les sens, ils s’interpellaient dans la rue et soudain, les trois filles adolescentes de notre voisine, sont sorties affolées de leur maison. Elles cherchaient leur mère : " Où est-elle ? Où est-elle allée ? " hurlaient-elles. "Tu ne l’as pas vue, petite ?" Que pouvais-je leur répondre ?

C’est alors que des personnes, qui regardaient le cratère tout proche creusé par une bombe, ont interpellé ces jeunes filles : "Votre maman est là, au fond". Cette pauvre femme, ensanglantée, mourante, portée par des hommes du voisinage, a été ramenée auprès de ses filles effondrées de douleur.

Nous, les enfants assistions à la scène effarés, tremblants de plus en plus. Cette voisine, nous l’aimions bien, elle était si gentille. Je reverrai toujours sa jolie robe mauve au col de dentelle blanc, tâchée du rouge de son sang, et son chignon aux cheveux grisonnants, pour la première fois, défait.

Ce n’était là que le début de scènes horribles ou pathétiques que nous allions croiser durant notre parcours qui nous menait, avec une poussette chargée d’effets, de papiers, d’ustensiles, à Pont-Bayard. Nous devions y trouver refuge, chez des paysans qui allaient nous héberger, en attendant la réfection de notre maison sinistrée.

En fait, dans les jours qui ont suivi, la Croix-Rouge nous a confié au Docteur Paul Ravon et à sa famille qui nous ont accueilli dans leur maison de campagne à Saint-Genest Malifaux. Après le voyage en enfer, retour vers la sécurité, les jeux d’enfants, mais avec la marque indélébile provoquée par la terreur d’une matinée pourtant ensoleillée.

Témoignage d’Eléonore GEANDEL, recueilli par Marc Swanson © 2005

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notes :

[1] épicerie du quartier

[2] Ce tremblement s’installait par la suite à chaque alerte



 

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