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Pour tenter d’en finir avec les idées fausses sur Dresde
Pour tenter d’en finir avec les idées fausses sur Dresde
 



 
 

samedi 29 janvier 2005 par Evelyne Marsura

(JPEG) Il est bien difficile d’évoquer les bombardements alliés sur l’Allemagne sans que Dresde ne revienne immanquablement comme le symbole de cruauté de la guerre aérienne et les raids des 13 et 14 février 1945 [1] restent dans l’opinion publique, y compris chez de nombreux passionnés et spécialistes de l’aéronautique, comme l’exemple même du bombardement inutile et brutal, « le paroxysme » de la politique de Harris et Churchill qui n’auraient cherché qu’à « raser les villes allemandes » et à « atteindre le pays en brisant le moral de sa population » sans « aucun objectif militaire ». Dresde s’inscrit donc dans la lignée des bombardements horribles de la Seconde guerre que la morale actuelle réprouve, ceux de Guernica, Coventry, Hambourg, Hiroshima et les surpasse même souvent, dans le langage journalistique qui puise aisément à ce symbole lors de bombardements sur Bagdad en 2003 [2] ou dans quelques manuels scolaires pourtant récemment édités [3]. Dresde est couramment pour beaucoup le bombardement qui a fait « 135 000 morts », chiffre qui fait encore référence, bombardement souvent qualifié de « crime de guerre » , puisque « l’absence d’objectifs militaires » est évidente, que le « statut de ville ouverte » est parfois évoqué, à tort, pour expliquer à la fois le lourd bilan et à la fois la difficulté à établir un décompte précis, et que, comble de la barbarie, « les équipages alliés ont reçu l’ordre de mitrailler les civils qui cherchaient à fuir le brasier » [4] !

Souvent, "Le bombardement de Dresde" par David Irving est cité en sources, ses multiples rééditions et sa large diffusion en édition bon marché ayant visiblement favorisé sa place dans de nombreuses bibliothèques privées. Il permet d’avancer au hasard d’une discussion qu' « Harris avait précisé à ses équipages que même lorsque le nom de code de l’objectif évoquait une usine, il ne fallait pas se tromper et bien viser la ville (habitat) et non l’industrie que pouvait suggérer le code. » et que « Dès 1942, l’Air Ministry se faisant le relais du gouvernement anglais rappelait à tout le Bomber Command que la politique de bombardement changeait et qu’il s’agissait désormais de bombarder des populations civiles et non plus uniquement des cibles industrielles. » En ce sens, Dresde s’inscrit dans la logique de Hambourg, Darmstadt etc. » . « Il n’y a pas eu à ma connaissance, de gros raids de 1000 avions sur Berlin. Il y a eu des raids bien entendu, mais je ne sais pas si on peut les qualifier de terreur comme pour Dresde par exemple (estimé à 130 000 victimes). » Ainsi, toute discussion devient inutile : Dresde n’est comparable à rien d’autre.

Or, le bombardement de Dresde n’est pas seulement objet de controverses, comme la période en connaît beaucoup. Son approche est faussée par l’impact qu’ont eu les thèses de David Irving. Sous une apparence pseudo scientifique qui lui a permis d’être accepté comme une référence, il a réussi à construire une durable « légende de Dresde  » qu’on ne trouve pas seulement sur les sites proches des négationnistes ou d’une extrême droite néo-nazie et cette approche perdure bien qu’il soit démontré désormais que l’auteur a manipulé les sources et accordé une importance à des sources peu fiables ou non recoupées volontairement, notamment des témoignages qu’il n’hésite d’ailleurs pas à changer de contexte pour appuyer sa remise en cause du comportement des Alliés.

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Quel est le nombre des victimes à Dresde et pourquoi de tels écarts ? Dès 1945, la propagande nazie a évidemment utilisé Dresde en évoquant «  300 000 morts innocents et la destruction de ce joyau historique » qu’était la cité du bord de l’Elbe. Dans le contexte géopolitique d’après 1945, les Soviétiques ont longtemps surestimé à leur tour le nombre des victimes, en l’établissant aux alentours de 250 000. La ville, désormais en RDA [5], devenait le symbole du bombardement aveugle anglo-américain. Mais, c’est l’anglais David Irving qui a fixé en 1963 le « chiffre de référence » encore couramment admis : 135 000 morts en appuyant la difficulté d’un décompte précis par la présence de nombreux réfugiés fuyant l’avance soviétique à l’est et de prisonniers de guerre ramenés sur Dresde. Or Irving, ancré dans une démarche anti-alliée, a grossi le bilan comme il a arrangé d’autres sources de son livre pour tendre à la conclusion du « crime de guerre ». [6] Les études commandées par la ville de Dresde ont comptabilisé 25 000 morts identifiés et estiment le total à 35 000, chiffre que retiennent les travaux récents sur le sujet.

L’absence d’objectifs militaires, alors « que RAF et USAAF se sont succédés sur plusieurs vagues sur cette ville » et que « le raid sur Dresde intervient à un moment où a priori il n’apporte rien de plus à la victoire des alliés. » est avancé pour démontrer que ce bombardement, ne se justifie pas. On lit parfois aussi que frapper Dresde, qu’on avait d’ailleurs ignorée pendant 4 ans et demi, n’était qu’une démonstration de force à destination de Staline au moment de la conférence de Yalta dans une perspective d’après guerre. Après avoir rappelé que jusqu’à l’été 44, les objectifs alliés ne sont pas à l’est, et que Dresde est déjà bombardée le 7 octobre 1944 et le 16 janvier 1945, Rebecca Grant replace le bombardement sous l’angle d’un appui anglo-américain à l’offensive russe alors à une centaine de km. L’étude américaine [7]fait référence aussi à la demande des Soviétiques qui souhaitaient aide et bombardements sérieux dans ce secteur. En outre si Dresde était certainement une ville touristique par son riche passé, elle était aussi une ville industrielle importante ( la 7e d’Allemagne ?) , abritait des garnisons et appartenait à l’ensemble des nouds ferroviaires de l’est pouvant desservir le front est.

Que penser, enfin, de l’acharnement à tuer les civils par le mitraillage des routes d’accès à la ville ? 10 000 personnes auraient été victimes de ces mitraillages. Si, au-dessus de l’Allemagne, le mitraillage de civils mêlés aux convois militaires, n’est pas impossible, si nombre de témoignages [8] l’attestent avec la limite de ce qu’est le témoignage, s’ils sont difficiles à quantifier, l’affirmation reste inattendue parce qu’attribuée à l’escorte des bombardiers de la 8th AF , à une supposée action très à l’intérieur du territoire allemand, et surtout parce que ces mitraillages à faible altitude ajoutent au caractère odieux du raid sur Dresde et amplifient l’idée de volonté « exterminatrice [9] ». Or, la principale source de ce mythe des mitraillages sur Dresde est trouvée une fois encore chez David Irving qui accuse principalement d’ailleurs le 20th Fighter Group de ces actions le 14 février 1945. Dès 1977, Götz Bergander [10], montre que non seulement ces mitraillages n’apparaissent dans aucun des rapports anglo-américains ou allemands, qu’ils sont peu probables pour de nombreuses raisons qui tiennent aux circonstances du bombardement nocturne du 13, à la mission de certains squadrons cités par Irving le 14, mais que David Irving a consciemment et volontairement encore une fois arrangé de supposées sources et témoignages [11]. Plus récemment Helmut Schnatz [12], reprend le travail de Götz Bergander, et se penche sur la question du témoignage en essayant de comprendre comment tant de gens ont pu voir une action qu’il démontre lui aussi comme impossible. Il espère que le sérieux de sa recherche contribuera à modifier l’opinion publique modelée par des auteurs comme David Irving et surtout qu’au moins la littérature scientifique cessera d’employer sans examen des sources aussi contestables.

Comment ne pas rejoindre ce vou ? Dresde, comme l’ensemble des villes bombardées, a lourdement payé son tribut à la guerre et, même estimé entre 25 000 et 40 000 dans les études les plus récentes, le nombre des morts reste énorme. L’histoire ne gagne pourtant rien à la surenchère de l’horreur, surtout s’il est démontré qu’on utilise pour cela des artifices qui n’ont rien d’historiques ! Surtout, la ville a-t-elle mérité de voir sa mémoire trahie par l’utilisation que font les négateurs de ces sombres journées de février 1945 ?

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Autour de Dresde, synthèse d’un mois de discussion sur Aeroforums, d’échanges privés et de recherches sur la toile - E Py © Octobre/novembre 2004

Merci aux "moustachus" des Aeroforums pour cette longue et enrichissante discussion , merci plus particulièrement à Nicole M qui m’a communiqué et traduit nombre de références allemandes, à Jean-Noël V qui s’est acquitté avec gentillesse d’un "devoir du soir", à M Leclerc pour ses renseignements côté anglais "


[1] Plusieurs raids ont eu lieu sur Dresde d’octobre 44 à Avril 45, mais ce sont surtout ceux de février que l’histoire retient ; le 5 Group de la RAF attaque dans la nuit du 13/14 février 45, la 8th AF le 14

[2] Rebecca Grant , The Dresden Legend , in Air Force Magazine on line, “When US airpower struck targets in Baghdad during the first days of Gulf War II, the media brought up the name of a historic European city almost as often as they mentioned the Iraqi capital itself. That city was Dresden. (...)”

[3] Manuel d’Histoire-géographie , Hachette 3eme : une photographie de Dresde dans « Le Bilan de la guerre » avec la légende suivante : « La ville de Dresde bombardée 13 février 1945 Plusieurs centaines d’avions alliés larguèrent des milliers de tonnes de bombes incendiaires, réduisant en cendres la ville et causant plus de 100 000 morts, pour l’essentiel civils. Le choix de Dresde comme objectif du bombardement , sans aucune justification militaire, reste un des faits les plus controversés des opérations alliées de la guerre : action de « terreur » contre la population allemande, ou avertissement anglo-américain lancé aux soviétiques en pleine réunion de Yalta ? » Dans sa version d’avril 2004 du manuel de Terminale, le même éditeur cite « 800 appareils, 3000 t de bombes, 135000 morts »

[4] “311 American B-17s dropped 771 tons of bombs on Dresden the next day, with the railway yards as their aiming point. Part of the American Mustang-fighter escort was ordered to strafe traffic on the roads around Dresden to increase the chaos. The Americans bombed Dresden again on the 15th and on 2 March but it is generally accepted that it was the RAF night raid which caused the most serious damage.” "The Bomber Command War Diaries" de Martin Middlebrook et Chris Everitt (publié initialement chez Penguin, puis republié par MCP)

[5] Les difficultés d’accès aux archives en zone soviétique ont sans doute contribué au travail de falsification !

[6] Quant à sa volonté, on la trouve clairement établie dès les premières lignes de la préface : « Y a-t-il parallèle entre Dresde et Auschwitz ? À mon avis tous les deux enseigner une leçon : que le vrai crime de la guerre et de la paix n’est pas le Genocide mais l’Innocenticide. » Il s’agit bien de revenir sur la responsabilité et la réalité du Génocide programmé par les nazis, en établissant un parallèle avec d’autres faits qui ont marqué la période et qu’il place au même niveau, quitte à s’arranger des réalités.

[7] USAF Historical Division Research Studies Institute Air University

[8] AF « Mon grand oncle, aujourd’hui décédé était prisonnier de guerre et travaillait dans une ferme à 40 Km de Dresde. Des civils et des véhicules hypomobiles ont été pris pour cibles par des chasseurs alliés. Il a lui même subi une telle attaque alors qu’il se trouvait avec sa charrette sur un pont. Ce n’est qu’un témoignage pour faire avancer le débat. »

[9] Le mot est employé au sujet du bombardement de Dresde par Jörg Friedrich , Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945, Berlin, Propyläen, 2002

[10] Bergander, Götz : Dresden im Luftkrieg, Würzburg 1998 (Erstauflage 1977).

[11] L’historique du 20th F.G. indique : "As for the target on 14 February, 1945, according to King’s Cliffe the 20th. were escorting bombers to their target, marshalling yards in Dresden and Chemnitz. Leon was killed after the bombers were safely escorted out of the area and 55th. FS "A Group" went after targets of opportunity on the ground. He was strafing a truck and either collided with it or the explosion of the truck caused him to crash." le point de chute du Lt Leon est donné comme Buchdorf. transmis par M Leclerc

[12] Helmut Schnatz. Tiefflieger über Dresden ? Legenden und Wirklichkeit. Köln und Wien : Böhlau Verlag, 2000. x + 204 pp. Index. DM 35.00 (Taschenbuch), ISBN 3-412-13699-9.


A lire, à visiter :


-  Nicole M me signale différents articles publiés lors du 47ème congrès des historiens allemands à Dresde, une communication a été faite sur le nombre de morts à Dresde. Rappelant que les chiffres couramment avancés varient entre 35.000 et 500 000, la commission retient 18.000 morts par attaque aérienne, 25.000 au maximum et considère qu’au terme des recherches, elle devrait arriver à un bilan n’excèdant pas 20 000 victimes . Les conclusions reposent sur un travail scientifique sur les sources dont certaines ont été examinées pour la première fois. Sans nier la gravité des attaques ( ici et sur d’autres villes ) , la commission a réfuté les diverses théories avancées par "les historiens révisionnistes" pour gonfler les chiffres. Le rapport de la commission d’octobre 2008 :

PDF - 125.3 ko

-  un article de Rebecca Grant, The Dresden Legend , in Air Force Magazine d’octobre 2004.

-  HISTORICAL ANALYSIS OF THE 14-15 FEBRUARY 1945 BOMBINGS OF DRESDEN http://www.airforcehistory.hq.af.mil/

-  "The Bomber Command War Diaries" http://www.raf.mod.uk/bombercommand/feb45.html

-  Un article de Nicolas Bernard "Dresde 1945. Entre Mythe et réalité" dans Aerojournal n°1 de décembre2007-janvier 2008

-  Sur le mitraillage de civils : http://www.holocaustdenialontrial.org/evidence/evans005.asp lien Misstatement, misrepresentation, misattribution et http://www.nizkor.org/ftp.cgi/people/i/irving.david/libel.suit/ftp.py ?people/i/irving.david/libel.suit//transcripts//day023.20

-  13. Februar 2005 - 60. Jahrestag der Zerstörung sur le site de la ville de Dresde http://www.dresden.de/index.html?no...

-  Helmut Schnatz. Tiefflieger über Dresden ? Legenden und Wirklichkeit. Köln und Wien : Böhlau Verlag, 2000. x + 204 pp. Index. DM 35.00 (Taschenbuch), ISBN 3-412-13699-9. Voir présentation sur http://www.h-net.org/reviews/showrev.cgi ?path=254351005253088

-  Bergander, Götz : Dresden im Luftkrieg, Würzburg 1998 (Erstauflage 1977).

-  Taylor, Frederick, Dresden , Dienstag, 13. Februar 1945 situe entre 25.000 et 40.000 le nombre de morts.




 

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