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Témoignage de René DEJOB
Témoignage de René DEJOB
 



 
 

dimanche 15 mai 2005 par Marc Swanson

En 1944, j’avais 12 ans. J’étais l’aîné, ma sour avait 8 ans et mon petit frère 9 mois. Mon père était instituteur à l’école de Tardy depuis plusieurs années.

Nous habitions Saint Priest en-Jarez, et jusque là j’étais toujours allé à l’école publique de Saint-Priest, mais l’année précédente, en juin 43 j’avais échoué à l’examen d’entrée en 6ème au lycée et mon père m’avais dit « l’année prochaine je te prends avec moi à Tardy et je te garantis que tu réussiras ton examen !... ».

Voilà pourquoi cette année 44 je me trouvais là.

Nous partions le matin très tôt à pied jusqu’à la Terrasse puis nous prenions le tram jusqu’à Bizillon pour monter à pied la rue Denis Papin, la place Tardy et enfin arriver à l’école où nous retrouvions, moi, mes copains, mon père, ses collègues. A midi nous déjeunions chez ma grand-mère qui tenait un petit commerce de journaux en haut de la rue Beaubrun.

Avec l’insouciance de mes 12 ans, je n’ai que de bons souvenirs de cette époque d’avant le bombardement, malgré les conditions de vie très dures : j’avais une mère aimante, une jeune soeur et un tout petit frère et surtout j’avais un père, sévère certes, mais très attentif à moi, auréolé de surcroît par son statut d’instituteur.

A l’école, bien que n’étant pas un enfant du quartier, tout se passait très bien et j’étais un élève comme les autres, sauf peut-être que je me levais deux heures avant eux pour y venir et que lorsqu’une alerte était déclenchée je faisais partie de ceux qui n’étaient pas récupérés par les parents et restaient à l’école.

Ces périodes d’alerte étaient toujours les bienvenues car elles interrompaient les heures de classe et que cela se traduisait par une récréation supplémentaire.

Ce jour là, il faisait un temps radieux et comme à l’habitude, au déclenchement des sirènes, les maîtres nous firent descendre dans les caves sous la surveillance de deux d’entre eux qui étaient « de service », les autres maîtres restaient dans le hall ou dans la cour à discuter entre eux.

Nous aurions sans doute préféré rester dans la cour à jouer au soleil que d’être dans cette cave à peine éclairée par quelques ampoules parcimonieuses, aussi étions-nous assez turbulents et il fallait que les deux maîtres de service, dont sans doute mon père, interviennent souvent pour nous calmer.

Soudain l’APOCALYPSE !

Un fracas énorme accompagné d’une flamme rouge monstrueuse précipitait vers moi, se découpant dans cette flamme, la silhouette de l’instituteur..., mon père peut-être..., projeté en avant les bras en croix ;...

Cette image infernale reste toujours aussi vivace dans ma tête 60 ans après et ne me quittera jamais...

Puis plus rien...

Combien de temps après me suis-je réveillé ? Je l’ignore. Je me suis retrouvé sans pouvoir bouger, coincé sons un amoncellement de gravats, dans une poussière épaisse et chaude, percevant au-dessus de ma tête une faible lueur venue d’un soupirail et surtout le silence, un silence impressionnant après ce tonnerre infernal, silence entrecoupé de plaintes et d’appels au secours.

Je frémis encore quand je pense que ces plaintes et ces appels venaient de mes copains dont le nom est inscrit aujourd’hui sur le fronton de l’école.

Pendant un temps indéterminé et dans un état second j’ai essayé de me dégager, obnubilé par la clarté que je voyais au-dessus de ma tête et que je voulais atteindre absolument. Je n’éprouvais aucune douleur alors que j’étais couvert de plaies dont certaines profondes et que j’avais la clavicule cassée.

Après maints efforts, indéterminés dans le temps, je réussis à me dégager jusqu’au soupirail et je sortis à plat ventre dans la rue.

Je me suis relevé et l’horreur s’est imposée à moi.

Aujourd’hui encore j’ai du mal à admettre l’idée que ce spectacle inhumain était bien réel : mon école était complètement anéantie.

Je vois encore ce pan de mur avec son tableau noir, la rue bouleversée par les impacts de bombes, des hommes et des femmes assis ou couchés, mais qui m’étaient indifférents, je ne pensais qu’à mon père enfoui sous ces décombres. J’ai tenté, avec l’énergie dérisoire du désespoir, d’enlever ces gravats pour dégager mon père...

Des hommes sont arrivés, des sauveteurs sans doute, ils m’ont demandé ce que je faisais : j’imagine leur compassion quand je leur ai répondu que je voulais retrouver mon père. Ils ont essayé de me convaincre de venir avec eux, mais je ne voulais rien entendre, obsédé par cette recherche...

Tout cela reste confus dans mon souvenir, mais finalement j’ai dû me laisser convaincre et m’éloigner : je me revois errant dans la rue dévastée, tombant dans d’énormes trous, puis me retrouvant dans les jardins de Montferré...

Ensuite je me souviens assez vaguement avoir été transporté dans une voiture, un camion ou peut-être une ambulance... me retrouvant dans un local de fortune, entouré de blessés, couverts comme moi de poussière et dans une cohue indescriptible...

Nous habitions Saint-Priest et ma mère, informée de ce qui venait d’arriver, a voulu rejoindre Tardy. Les trams ne fonctionnant plus, elle est partie à pied, mais elle a été immobilisée aux portes du quartier qui était interdit d’accès.

A ce moment là, elle était persuadée d’avoir perdu, et son mari et son fils.

Elle ne m’a retrouvé que le soir, tard...

C’est deux jours après qu’elle a retrouvé mon père à la morgue provisoire qui avait été installé dans un atelier de l’Ecole Professionnelle...

Au mois de juin suivant, j’ai passé mon examen d’entrée en sixième, et le l’ai réussi...

Mais pendant des mois, je n’ai pas supporté d’entendre un bruit d’avion, aussi faible soit-il, en étant enfermé dans une pièce : je m’échappais dehors et il me fallait de l’espace autour de moi pour reprendre mon calme et surmonter ma peur...



 

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