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Yseult Saunier
Yseult Saunier
 


Du réseau Gallia à Ravensbruck

 
 

samedi 19 février 2000 par Evelyne Marsura

(JPEG) Yseult est née en Tchécoslovaquie dans la région des Sudètes d’une mère tchèque et d’un père autrichien de langue allemande. A 17 ans, son baccalauréat en poche, elle vient en France poursuivre ses études. De retour à Prague, elle rencontre Robert Saulnier, professeur de mathématiques au lycée Français et l’épouse en 1935, en acceptant en même temps la nationalité française.

La résistance en Tchécoslovaquie

Munich, l’annexion de la Tchécoslovaquie, la guerre qui se précise jettent le trouble sur ces années de bonheur. Robert, plutôt pétainiste d’ailleurs, rentre en France. 

Yseult n’accepte pas et entre dans la résistance en camouflant armes et munitions qu’un ami directeur d’une usine d’armement fournit. Le 20 juin 1940, au cours d’une rafle, Yseult et des camarades sont arrêtés. Sa nationalité française lui permet d’être libérée, mais c’est une libération surveillée, la gestapo espérant sans doute remonter à travers elle le réseau. Elle se cache et décide de rejoindre son mari en France à Nantua en janvier 1942.

En France, le réseau Gallia

Sa parfaite connaissance de l’allemand est une aubaine pour les résistants lyonnais : Yseult entre au Réseau Gallia [1] qui lui trouve un emploi dans un bureau de placement sous autorité allemande à Lyon. Mais en décembre 1943, une vague d’arrestations touche les réseaux résistants lyonnais. Yseult est aussi arrêtée. Ce sont alors les interrogatoires de la gestapo, Montluc [2] . Yseult est alors enceinte de six mois. "C’était quelques jours avant Noël, les cadeaux, le berceau étaient prêts ". Yseult est transférée à l’Hôpital de la Croix Rousse, réquisitionné par les Allemands. Le 30 mars, Jean-Pierre naît et quelques semaines plus tard, Yseult est reconduite à Montluc alors que des amis viennent chercher le bébé. "Ce fut la pire journée de ma vie, je crois que ce fut pire que la déportation, que la faim, le froid et la soif, et tout ce qu’on peut imaginer, je crois que chaque femme peut le ressentir et, aujourd’hui, en y pensant, je pleure."

Ravensbrück

Le 19 mars 1944, Yseult est déportée. Au cours du transfert, elle réussit à griffonner un petit mot pour les amis qui ont recueilli son enfant, un petit mot chargé de voux et de recommandations et lancé aux quatre vents. Yseult possède aujourd’hui ce message devenu presque illisible. "Les cheminots étaient extraordinaires ! Ils ont trouvé le message et ils l’ont fait parvenir à mes amis."

"...A Romainville, nous avons pu apprendre le débarquement en Normandie et cela nous donnait de l’espoir, mais, malheureusement, on est reparti pour arriver en Allemagne, dans un camp épouvantable, à Neu-Bremen près de Forbach, un camp d’extermination. C’était odieux, nous n’avions même pas le droit de nous laver, on voyait torturer les hommes, nuit et jour... Ensuite nous avons été dirigés vers Ravensbrück...Nous descendîmes du train, surveillés par des gardiens et par des chiens et on est parti à pieds en croisant les colonnes de celles qui partaient travailler dans les champs et les usines ; elles avaient les cheveux rasés, des visages ravagés, des tenues rayées devenues des loques... un souvenir épouvantable. On est rentré dans la cour pour y rester des heures avant qu’on nous dépouille de toutes nos affaires personnelles pour nous donner des hardes avec une croix cousue pour mieux nous repérer en cas de tentative d’évasion, mais pas de chaussures..." A cette époque-là les tenues rayées manquent pour les nouvelles arrivantes.

Soeur Elisabeth

Après le passage obligatoire au bloc de "quarantaine", Yseult est affectée au bureau des cartes d’entrées en raison de sa connaissance de plusieurs langues étrangères. "Travaillant la nuit, je dormais le jour, ce qui me permettait d’avoir une paillasse pour moi seule et d’éviter les poux. Le matin, on avait une boisson infâme soi-disant "café" et à midi, un petit bout de pain. De Ravensbrück, il me reste des souvenirs terribles, mais aussi des amitiés car nous étions quelques-unes unes qui s’entraidaient et essayaient de rendre la vie plus facile à toutes. J’ai connu des personnes extraordinaires, en particulier une religieuse, sour Elisabeth [3] , qui refusait de quitter ses malades. Un jour, j’au vu partir sour Elisabeth et accompagner ses malades dans la mort, à la chambre à gaz, en chantant "La Marseillaise"... j’ai connu une fille belge sui s’était cassé une jambe sur le verglas. Conduite au revier, on lui a fait une piqûre pour la supprimer... j’ai eu la chance d’avoir une très bonne santé et de n’avoir jamais été malade au camp, ...la chance d’avoir une raison très forte de revenir... il ne fallait pas que je pense à la France, à mon fils, c’était la plus terrible épreuve que je subissais, mais je voulais revenir pour élever mon fils et cela m’a tenue en haleine durant toute ma captivité. Il fallait vivre sans penser, comme des bêtes. Il ne fallait pas réfléchir, la seule chose qui comptait était de survivre.

Un jour, j’ai été convoquée au bureau du commandant du camp qui m’a appris que ma mère avait été arrêtée et, chose terrible, il m’a dit : vous reverrez votre mère si vous dénoncez les trafics qui se passent dans le camp. J’ai répondu que, travaillant de nuit, je ne pouvais pas en être informée... Comme je n’ai pas dénoncé, je n’ai pas été autorisée à la voir, mais je l’ai aperçue une fois hors du camp, dans la prison.

La libération

Un jour, au début d’avril 1945, il y eut une inspection et les Allemands ont choisi 300 femmes qui pouvaient être libérées. On est parti avec la Croix Rouge à travers l’Allemagne. Tout était alors en décomposition et là, j’ai vraiment vu la fin de l’Hitlérisme sur les routes. Des soldats affamés, avilis, plus rien qui ne tenait, plus d’essence... La Suisse, Annemasse, Perrache... Enfin libre et mon fils dont je ne savais même pas s’il était encore vivant. Il avait 1 an et 13 jours quand je l’ai enfin retrouvé. Il ne me reconnaissait pas et c’est une chose douloureuse.

Ma mère est elle aussi rentrée de déportation, mais elle est restée à Ravensbrück jusqu’à la libération du camp, fuyant devant les Russes. Elle dut marcher et comme elle n’était plus toute jeune elle a beaucoup souffert. Elle eut un malaise et tomba dans un ravin une nuit... Personne ne s’en est aperçu et elle fut retrouvée par des Allemands qui l’ont hébergée.

Les communistes qui ont pris le pouvoir en Tchécoslovaquie l’ont dépouillée de tous ses biens ; elle n’avait plus rien, même plus de compte en banque. Alors, je l’ai fait venir à Lyon. J’ai essayé de lui faire oublier le martyre qu’elle avait subi, mais elle était âgée, elle ne pouvait apprendre à parler Français, et ne supportait pas, elle qui avait été relativement aisée, de vivre aux crochets de sa fille. Elle est morte à 70 ans.

Que dire de plus sinon que je trouve la vie plus belle maintenant parce que j’ai tant souffert et, comme Camus l’a dit :"Sans désespoir de vivre, il n’y a pas de joie de vivre." Je goûte chaque jour comme un cadeau. Il y a longtemps que j’aurais dû être morte."

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notes :

[1] le réseau Gallia a été fondé en 1943 à l’initiative du B.C.R.A. (Service de renseignements des F.F.L.). De mars 1943 à août 1944, 250 agents du réseau sont arrêtés et déportés. 25 d’entre eux reviennent (in Bruno Permezel. Résistants à Lyon)

[2] Montluc est la prison lyonnaise utilisée par la Gestapo.

[3] Toutes les déportées lyonnaises de Ravensbrück évoquent Mère Elisabeth. Voir aussi le témoignage de Mme Andrée Rivière-Paysan.



 

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