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Jean Moulin
Jean Moulin
 


Conférence inaugurale de Daniel Cordier à l’exposition « Jean Moulin, héros de la République »

 
 

mardi 20 mai 2003 par Evelyne Marsura

Partant du constat que Jean Moulin est à la mode - « il est temps 60 ans après ! » - mais aussi de l’affirmation qu’il n’avait jamais été oublié, « l’homme de confiance » de Jean Moulin, Daniel Cordier, s’est positionné en marge de cette mode en souhaitant évoquer ou rectifier quelques « points d’histoire oubliés ou négligés . » Si les historiens ont pour objectif d’expliquer, « c’est nécessairement en simplifiant », et ils présentent « une image trop simple, trop structurée d’une résistance qui ne l’était pas. » Le fonctionnement réel , le vécu et les conflits de la « résistance des chefs », c’est à dire à peine une douzaine de personnes en France et une demi-douzaine à Londres, n’est pas à l’image des organigrammes des livres.

Depuis novembre 1940, Jean Moulin a tenté de comprendre, d’explorer ce monde obscur et insaisissable des Résistances . De par ses fonctions de préfet un court temps au service de Vichy, il sait que des individus cherchent à s’armer et à prendre contact avec l’extérieur et lors de ses « voyages » en zone libre, il sélectionne trois mouvements dont il pense qu’ils sont les plus importants. De l’expérience de la Guerre d’Espagne, il a conclu que l’abandon par la communauté internationale a été la cause de la défaite des Républicains, et il pense que le manque d’aide brisera les résistances intérieures . Jean Moulin arrive donc à Londres le 20 Octobre 1942 dans le but de trouver de l’aide pour les Résistants, très peu nombreux au début .

Daniel Cordier présente un Jean Moulin qui n’a pas été que l’ambassadeur du général de Gaulle  : «  ils composaient ensemble les instructions pour la Résistance » et le général aurait dû reculer face à Moulin. Pour lui, deux exemples illustrent cet échange entre les deux hommes. Jean Moulin s’oppose à un journal unique composé de Londres et parachuté en France ; le Général de Gaulle accepte et finance « les journaux de zone sud et nord, une façon de protéger l’expression démocratique des idées et des doctrines ». Il s’oppose aussi au recrutement de notables, de politiques , persuadé que c’est dans la résistance déjà en marche que doit se forger l’élite politique de l’avenir.

Cette affirmation d’échanges profonds entre les deux grands hommes semble cependant en contradiction avec le portrait du général présenté aussi comme un homme jaloux de son pouvoir. L’envoi de Jean Moulin comme représentant en France se justifie ainsi par ce qui est « inacceptable pour le général », « qu’il puisse y avoir un autre chef que lui pour une armée de la résistance, qu’il puisse se monter quelque chose sur le territoire national sans son aval. »

Jean Moulin et de Gaulle n’étaient sans doute pas fait pour s’entendre et Daniel Cordier a rappelé qu’au moment du voyage à Londres, Jean Moulin n’a pas encore choisi entre de Gaulle et les alliés et qu’il n’est pas encore gaulliste . « Homme de Gauche, du Front populaire, il n’aime pas les généraux surtout ceux qui font de la politique » et il serait même plutôt méfiant face à cet homme dont la rumeur dit qu’il est « dangereux, dictateur, entouré de cagoulards... » La rencontre a été déterminante entre un Jean Moulin qui se présente comme ce qu’il n’est certainement pas à l’époque, « le mandataire des résistants », et un de Gaulle qui est à peine au courant de ce qui se passe en France [1], mais qui ne peut supporter l’idée qu’il s’y passe quelque chose hors de lui , comme par exemple , la création d’une Armée Secrète que lui annonce Jean Moulin.

Le courant passe parce que Jean Moulin comprend que ce qui anime de Gaulle c’est « bien sûr le patriotisme  » mais déjà et surtout «  une certaine idée de la France  » , de son rôle, de sa grandeur, de son avenir. Des premiers appels ( celui du 19 juin 40 est cité en exemple) , il ressort les 3 postulats fondamentaux de l’action du général : 1. l’armistice est un crime 2. Pétain est un traître 3. Vichy est illégal. Si on veut rassembler la nation dans la guerre, lui, le général de Gaulle ne peut être que le chef légitime de la nation en guerre ( c’est le « Moi, Général de Gaulle... »). Et Jean Moulin adhérerait en raison de ce « combat pour redonner à la France sa grandeur, sa place », la présence à la victoire finale de la nation en armes.

De Gaulle aurait été sensible aux explications de Jean Moulin quant au dénuement de la résistance : le manque de soutien est le risque de voir des milliers de jeunes pleins d’ardeur, mais dans l’incapacité de gagner Londres, « embrigadés par le PCF » qui est , à l’automne 41, en train de structurer sa résistance et présente un risque politique certain à la libération. Homme de Gauche, mais anti-communiste Jean Moulin.

Il insiste sur les difficultés de liaisons entre l’intérieur et Londres et sur la nécessaire limitation des ambitions de Londres dans l’organisation de la Résistance intérieure. Il ne faut pas oublier que jusqu’en 43, « si les résistants sont des clandestins, ils ne sont pas encore dans la clandestinité », ce qui rend la tâche plus difficile que celle des envoyés, comme lui, qui sont des « soldats , des militaires en action, coupés de leur famille et de leur vie ». Il ne faut pas oublier non plus que les rapports et renseignements remontent mal [2] : il n’y a jamais plus de deux radios en activité sur les 10 [3]. Il cite en exemple le parachutage de Jean Moulin en janvier : Londres n’aura l’information de son arrivée que dans la 1ere quinzaine de mars. [4]

Les difficultés qui l’attendent sont d’ailleurs nombreuses, à commencer par la mission : les mouvements doivent faire allégeance au général et le reconnaître comme chef légitime de la nation en guerre. Or, les chefs de réseaux ont souvent commencé en même temps que le général de Gaulle, beaucoup sont des combattants évadés, ont pris des risques avec leurs petits moyens. Ils sont d’accord pour une coordination, des échanges, des plans élaborés à Londres, mais pas pour une subordination hiérarchique. L’argent, les armes, les radios seront des arguments convaincants. Mais la reconnaissance dans les journaux en essor oscille selon les moments et les humeurs entre la reconnaissance du Général comme « symbole de la Résistance » ou comme « chef de la Résistance »

Après être revenu rapidement sur l’équipe militaire ( Officiers d’opérations, radios, saboteurs), Daniel Cordier évoque l’équipe politique qui gravitait autour de Jean Moulin, celle dont on ne parle jamais pour des raisons polémiques, Georges Bidault, François de Menthon, Paul Bastid, Alexandre Parodi, Robert Lacoste

Enfin, pour lui, l’arrestation de Jean Moulin est catastrophique pour le général de Gaulle qui « perd alors tout contrôle militaire et politique sur la Résistance », un peu comme si, hors de Moulin, de Gaulle n’était plus que « le symbole de la résistance » et perdait ce statut de « chef de la résistance » qu’on voulait bien lui octroyer parfois à l’intérieur. Il ne peut pls imposer un chef à l’AS et le CNR élit son propre présiden : « Heureusement, c’est Georges Bidault qui est choisi » . Par contre, cette « résistance des chefs » n’a jamais fait défaut à de Gaulle dans ses affrontements contre les alliés et contre Giraud, et grâce à ce soutien , de Gaulle peut triompher. La Résistance est présente à la Libération malgré son faible nombre.
L’action de Jean Moulin se poursuit après sa mort et c’est grâce à l’organisation qu’il a mise en place , par exemple le Comité général des experts dont on oublie trop le rôle primordial à la libération, que la résistance en armes est présente à la libération finale , que la transition se fait avec le minimum de casse [5] et pas dans le chaos.

14 mai 2003

[1] Mais il ne dispose que d’une douzaine de missionnaires du BCRA pour tout le territoire

[2] Tout est lent et les informations sont souvent incomplètes.

[3] Daniel Cordier est le seul des 10 radios envoyés de Londres à n’avoir pas été arrêté, essentiellement parce qu’il n’était radio que par intermittence du fait de son rôle auprès de Jean Moulin.

[4] Son poste radio est cassé

[5] une épuration somme toute moindre, 12 000 morts, « et cela semble heureux »



 

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