Plan - Autour de Lyon - Leçons de memoire - Nos liens - Contact et Copyright
 
Jean Mansching
Jean Mansching
 


Mauthausen-Melk-Ebensee

 
 

vendredi 20 juin 1997 par Jean Mansching

En 1940 j’avais 14 ans, et, réfugié avec les écoles de Villeurbanne à Annonay (Ardèche), j’assiste à l’un des derniers combats de la drôle de guerre. Toute une nuit d’été un détachement de Sénégalais a essayé d’arrêter une division Allemande, et tous ces braves soldats de notre armée en déroute ont été massacrés dans ce combat inutile, ce jour-là j’ai vu mon Grand-père pleurer. D’origine Alsacienne celui-ci avait une haine des Prussiens qui l’avaient déjà chassé de sa chère Alsace . Je pense que ma motivation à " faire quelque chose " date de cette journée mémorable.

La résistance

Lorsque j’ai eu 16 ou 17 ans avec quelques camarades d’école et du mouvement Scout " Eclaireurs de France " , nous avons commencé à faire des petits tracts sur des pâtes à polycopier, puis nous inscrivions des croix de Lorraine sur les murs, cela peut paraître aujourd’hui dérisoire, mais c’était comme cela.

Un jour, l’un de nous, je ne me souviens plus lequel, eut des contacts avec des résistants plus sérieux et surtout mieux organisés de " COMBAT " et nous fûmes ainsi pris dans l’engrenage, ce fut surtout au début, de petites missions, porter du courrier d’une boite aux Lettres à une autre, distribuer des journaux clandestins.

Puis début 1943 je fus personnellement affecté à la liaison entre Lyon et les maquis situés dans le département de la Drôme, mon travail consistait à assurer ce maquis en papier d’ identité et cartes d’ alimentation, et également à convoyer les réfractaires au service du travail obligatoire, qui préféraient la campagne Française aux usines d’Allemagne. Ceci se faisait en plusieurs étapes ou rendez vous afin d’éviter une reconstitution éventuelle de la filière. De mes voyages dans la Drôme, quelquefois je ramenais à Lyon un exemplaire des armes légères parachutées afin qu’elles servent à la formation des groupes Lyonnais. Ce fut loin d’être des actes héroïques, pourtant suffisants pour se faire arrêter, déporter... et même fusiller. La résistance, ce fut le fait d’Hommes et de Femmes de toutes origines sociales et politiques, qui refusaient une occupation étrangère pesante, et un régime politique " le nazisme ", relayé largement par le gouvernement de Vichy de l’ex-maréchal Pétain à cause de qui nos Professeurs juifs ou francs-maçons n’avaient plus le droit d’exercer, nos copains de classe, juifs, changeaient de noms et d’établissement scolaires.

Imprudence ? Inconscience ? Manque d’expérience ? Dénonciation ?... Toujours est-il que le deux décembre 43...

L’arrestation

Jeudi 2 Décembre 1943 - Je suis appelé au poste de garde des ateliers d’études aéronautiques, surprise (est-ce une surprise ?) désagréable ; deux messieurs se présentent à moi , me tendent une carte rose et me disent deux simples mots " police allemande ". Après une brève discussion chez le Directeur, je suis conduit dans la rue ; une traction-avant nous attend ; à intérieur deux types à mine patibulaire s’installent à mes côtés et me font comprendre qu’il est inutile d’essayer de m’enfuir que la mitraillette posée sur leurs genoux aurait vite fait de me réduire à de bons sentiments.

Nous arrivons Avenue Berthelot, un léger coup de klaxon, les grilles de l’Ecole de santé s’ouvrent pour laisser entrer ma voiture particulière. Je suis ensuite conduit dans les caves qui servent de salles d’attente et à 2 heures de l’après-midi, menottes aux poignets, la voiture cellulaire m’emmène au fort Montluc.

Nous sommes une quinzaine de nouveaux pour le "palace", bien alignés dans la cour. L’adjudant " Brutus " nous compte et nous accueille dans son établissement, je suis mis dans la cellule 69. À l’entrée, j’hésite, j’ai un léger mouvement de recul, une telle odeur de crasse et d’urine se dégage ... mais une bourrade de mon geôlier me rappelle à la réalité et j’entre Dans une cellule de 2,25 m sur 2,75 m vivent 5 hommes déjà, sales, mal rasés maigres ... Quatre jouent aux cartes, le cinquième tue ses poux.

Mais un nouveau dans la cellule... quel événement ! Depuis un mois, ces hommes sont là, sans nouvelle du dehors, autres que les bobards qui circulent dans la prison grâce à un ingénieux système de morse. Aussitôt une foule de questions m’assaille ; ils veulent des nouvelles, ils veulent connaître les films qui passent en ville, et je réponds à toutes les questions ...

En échange ils m’initient à la vie de la cellule : " Tu vois, il est environ trois heures ; nous aurons bientôt 300 gr de pain et un petit morceau de beurre ; ce soir une gamelle de soupe (de la flotte). Après nous nous couchons, car les " vaches " nous coupent la lumière vers les sept heures. Mais ne t’en fais pas, tu verras, le moral est bon. Nous chantons, nous nous faisons des conférences, nous jouons aux cartes. Demain matin, aussitôt que nos brutes de gardiens auront braillé, nous nous lèverons, nous boirons 1/2 litre d’un breuvage appelé café et puis nous attendrons notre sortie : 10 minutes environ pour nous laver et prendre l’air. Et puis la grande préoccupation : l’appel pour les interrogatoires. Un pas qui se rapproche, peut-être pour nous ? non pas encore, peut-être demain..... qui sait ? À midi, la soupe mange vite car tu sais, ces individus vont très vite pour ramasser les gamelles... Tu verras le temps passe, il passe même vite ..."

Samedi 4 Décembre 1943- Aujourd’hui je suis emmené à l’Ecole de santé pour mon premier interrogatoire ; depuis deux jours je me répète "tu ne parleras pas" . Je suis devant la commission d’Interrogatoire, deux hommes de la gestapo et une secrétaire (ce n’est pas très rassurant). L’interrogatoire commence : nom prénom, profession ... etc.. Depuis combien de temps faites vous de la résistance ? Qui sont vos chefs ? quels sont vos contacts ?...Questions et réponses entrecoupées de gifles et de coups de poings, mais heureusement pas de torture.

Lundi 6 Décembre 1943- Deuxième interrogatoire, similaire au premier la confiance revient.

Le départ

21 Mars 1944 - Après de longues journées d’attente, souvent dans l’angoisse, on vient enfin me demander. J’en ai assez. Je veux partir, partir pour toujours ... Qu’importe où ! Quatre mois de cellule, sale, rongé par la vermine, je pars avec courage, avec joie même, je vais être délivré ...

Mais quelle surprise . une cinquantaine de camarades attendent avec leurs bagages. Serait-ce une exécution massive ? non j’apprends que nous partons pour Compiègne. Nous recevons un morceau de pain de fromage et nous partons. Deux jours de chemin de fer dans des wagons de voyageurs et c’est Compiègne. Le camp a son théâtre, le p’tit casino, sa chorale, sa bibliothèque où je retrouve avec plaisir le bibliothécaire, ami de ma famille, inspecteur primaire de l’éducation nationale, qui cette fois ne me demande pas - comme lorsque il passait dans les classes de Villeurbanne- si j’ai fait des progrès en orthographe. Hélas nous n’y resterons pas

6 Avril 1944 - Nous partons de Compiègne pour une destination inconnue. Un convoi de 1800 hommes environ par wagon de 120. Dans ces wagons, nous crevons de chaleur, de soif. À Metz, les allemands nous font déshabiller (il faut éviter les évasions ? )et nous continuons complètement nus, le pénible voyage. Certains de nos compagnons de voyage deviennent fous ; ils se battent, cherchent de l’eau, croient soudain voir ou entendre des sources.

MAUTHAUSEN

(GIF) 8 Avril 1944 -Nous arrivons dans une petite gare de campagne. MAUTHAUSEN

On nous montre un tas de vêtements où nous prenons n’importe lesquels . À toute vitesse, car il faut faire vite, toujours vite.

En rang par cinq nous montons au camp, environ 5 à 6 Kilomètres, accompagnés des hurlements des SS. Nous y sommes ; de hauts murs de pierre, d’énormes projecteurs, des barbelés électrifiés...

Nous sommes nettoyés, douchés rasés de la tête aux pieds et habillés : un caleçon, une chemise, une paire de sabots. Nous sommes d’abord en Quarantaine. La trique marche sans arrêt... Pour se coucher, pour se lever, pour manger, pour tout, pour rien ... 

Le camp est propre, rangé avec ordre, Comme il fera bon vivre ici ! et peut-être mourir... Les cadavres qui sont là sur des civières prêts à être incinérés nous le laissent prévoir.

(JPEG)
Plaques de la carrière et de l’escalier de la mort photos Henri Vivet, Principal du collège Ronsard. Nov 1999.

Melk

20 Avril 1944 (les dates ne sont peut-être pas exactes à un jour ou deux près au lecteur de m’excuser) - Ce matin nous sommes merveilleusement habillés un beau complet rayé (sic) une paire de sabots neufs ; c’est pour le départ en commando ; nous partons à MELK. Tenue de bagnard, vie de bagnard, et d’ici peu peut-être, âme de bagnard ?

Nous devons à Melk construire une usine souterraine. Nous voici donc terrassiers.

Nous sommes cinq cents, qui, armés de pelles et de pioches creusent et creusent la montagne ; au bout d’un mois, nous sommes mille. Au bout de trois mois, trois équipes de deux mille. Russes, Polonais, Grecs creusent aussi la montagne ; les pioches sont remplacées par des marteaux pneumatiques, le sable est transporté hors des galeries par des tapis roulants ... Au camp, l’infirmerie regorge de malades : la dysenterie fait des ravages, il y a beaucoup de morts. Nous travaillons avec de l’eau jusqu’aux mollets, les trépidations des marteaux ébranlent nos pauvres carcasses affaiblies.

Et ce soir quelle surprise aurons-nous en rentrant ? de quel spectacle serons-nous les témoins impuissants ? un camarade aura peut-être tenté de s’enfuir et nous aurons quatre heures d’appel au garde à vous. S’il a le malheur d’être retrouvé nous assisterons à sa pendaison et si nos gardiens sont de bonne humeur un orchestre tzigane accompagnera l’opération d’une chanson d’amour ... Nous aurons peut-être une désinfection alors complètement nus, nous attendrons 2 à 3 heures que nos vêtements soient passés à l’étuve ; un grand nombre d’entre nous ne résisteront pas, mais les survivants seront là pour les conduire au crématoire.

8 Juillet 1944 - Aujourd’hui nous sommes en état d’alerte . A 1 1 H 15 exactement nous sommes bombardés. Un chapelet de bombes tombe sur le camp. Trois blocs sont en feu la caserne SS est éventrée. Un nuage de fumée noire enveloppe Melk.

Nous, les survivants, nous nous affairons auprès des camarades blessés. Un convoi de camions emmènera ce soir les morts au four crématoire de Mauthausen. Nous marchons dans le sang, dans les vitres brisées, pour aller à l’appel qui vient de sonner. Cet appel sera le plus long ...Que de manquants !

25 Juillet 1944 - Avec une blessure au pied, j’entre à l’infirmerie du camp de Melk, une infirmerie mal tenue malgré les efforts surhumains des médecins déportés. Les cadavres entièrement nus sont alignés avec leur numéro inscrit sur la poitrine. Nous sommes couchés trois dans un châlit de 90 cm de large. Les pansements sont faits tous les quatre jours avec des bandes de papier ; les plaies s’infectent et sentent mauvais. Les malades sont sales, mals rasés, démoralisés...

3 Août 1944 - Je sors de l’infirmerie et réussis à m’infiltrer aux cuisines ; là, je mange et le travail n’est pas pénible, mais le commandant du camp a l’idée de faire une inspection et me trouvant assez fort pour manier la pioche et la pelle me vire avec fracas

6 Août 1944 - J’entre dans un nouveau commando, un de ceux qu’il est convenu d’appeler un "bon commando ", à 40 Kms du camp, à Amstetten. Notre travail consiste à installer le chauffage central dans une scierie ; d’autres coupent des planches et les assemblent pour en faire des panneaux de baraques préfabriquées.

16 Novembre 1944 - Voici l’hiver et avec un flegmon au pied J’entre une seconde fois à l’infirmerie. Et c’est Noël, que nous passons encore une fois loin de chez nous. Un camarade raconte un vieux conte de son pays, un autre chante un cantique d’une voix triste ... Au-dehors la lumière des projecteurs est renvoyée par la blancheur de la neige... Un soupir, un râle, un camarade vient de s’éteindre, il a seize ans... Triste fête, mais le coeur s’attendrit et espère. Nous faisons des projets pour les noëls futurs, projets endeuillés par la pensée que beaucoup hélas ne les verront pas, mais projets qui font vivre..

24 Mars 1945 - Notre usine est bombardée avec violence, pendant quatre heures par les Américains. Il ne reste rien après leur passage. Nos gardiens sont furieux, alors que nous contenons avec peine notre joie... Le lendemain, nous retournons à 1’usine pour déblayer et récupérer le peu de matériel resté intact. Un deuxième bombardement aussi violent que le premier a lieu 3 jours plus tard

Ebensee

23 Avril 1945 -Les armées Russes ne sont pas loin. On entend le grondement sourd du canon. Nous sommes évacués en pleine montagne : Ebensee. Nous entrons dans un camp installé en plein bois. A l’entrée, des pendus dans les arbres... Des flammes et de la fumée sortent sans arrêt de la cheminée du crématoire. Par centaines par jour, nos camarades crèvent de privation, de froid, de mauvais traitements... Comme le crématoire s’avère insuffisant, il faut creuser des fosses communes.

La libération

(JPEG)
le 24 Mai : télégramme de Monsieur Mansching "Rentre France. Bonne santé. Arrivée imminente"

6 Mai 1945 - Depuis ce matin, un drapeau blanc flotte sur le camp. nous ne pouvons le croire et tous, nous allons le voir de nos propres yeux.

En début d’après midi, une chenillette Américaine pénètre dans le camp. Aussitôt partent tous les chants riationaux, la Marseillaise, l’Internationale en français, en russe ,en espagnol .... Dans l’immense tour de Babel, qu’est le camp de concentration c’est du délire : nous nous embrassons, nous retrouvons la joie des larmes et nous entendrons toujours les paroles de cet officier américain : "Messieurs vous êtes libres et la guerre est finie."

Quelques-uns s’évanouissent. Trahis par leurs nerfs, ils s’éteignent doucement.

Mais nous sommes libres..... nous allons rentrer et savoir ce que sont devenus les nôtres.

Jean-Claude Mansching. Matricule 62746. Souvenirs écrits en 1945.



 

Autour de Lyon
La Seconde Guerre en Rhône-Alpes
Givors 1944
Les combats du Pont Rompu - Août 1944
La Première Armée Française à Mornant ( Rhône)
A Saint-Galmier, les 2 et 3 septembre 1944
Le bombardement de Saint-Etienne
Témoignages
Résistance intérieure
Militaires
Les camps, la déportation
Autres témoignages
Inclassable
Leçons de mémoire(s)
Voyage de la mémoire à Auschwitz
Les étrangers dans la résistance
En République Tchèque
Le camp de Stutthof en Pologne
Le Concours National de la Résistance et de la Déportation
Autour de "La Vie est belle"
Témoins en classe
Autour de la Seconde guerre mondiale
Mémoires
Déportation et camps
Les Tsiganes
Résistances
Les lois françaises
La vie quotidienne pendant la guerre
Divers
  Ils chantaient sous les balles...
  Contacts


]

.Andrée Rivière-Paysan
.Henri Wolff
.Benjamin Orenstein
.Christine Stimm
.Tola, Karol et les enfants
.Yseult Saunier
.Edouard Bontoux
.Jean Nallit
.Jacques Henriet
.Georges Tassani
.Guy Dolmaire
.Mère Marie Elisabeth de l’Eucharistie
.Lydia Mrowiec
...Retour à la rubrique

 

 


Déclaration C.N.I.L N°759239
en application de l'article 16 de la loi du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés