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Témoignage de Loulou LEYDIER
Témoignage de Loulou LEYDIER
 



 
 

dimanche 15 mai 2005 par Marc Swanson

Ce qu’ont vécu les élèves restés dans l’école.

Nos camarades de classe partent avec leurs parents : les élèves restant à l’école se dirigent vers les caves qui constituaient « les abris ». Sur le palier à gauche de la sortie donnant sur la cour quelques marches nous conduisent aux caves. Un long couloir dessert quatre compartiments et au fond les chaudières, celles-ci sont également accessibles de l’extérieur par un portillon (rue E.Noirot).

Chaque compartiment est aéré par un soupirail et attribué de façon précise à deux ou trois classes : les instituteurs plus compréhensifs dans ces circonstances nous laissent habituellement jouer même dans le couloir.

Les instituteurs avaient pour habitude de se rassembler au 1er étage à l’intersection des deux couloirs, formant un palier avant d’accéder aux escaliers, par contre les deux maîtres de service étaient en bas près des caves pour intervenir et limiter nos débordements éventuels.

Dans la cave où je me trouve avec d’autres écoliers que les parents n’ont pas récupérés il y a un stock de pommes de terre réservé à la cantine. Avec un copain nous nous servons de celles-ci comme projectiles et entamons une bagarre.

Au bon milieu de notre « jeu » l’instituteur de la première (MrDejob) entre dans la cave et me surprend une pomme de terre à la main, je m’apprêtais à la lancer...Il me gifle, me semonce et m’envoie au piquet dans le coin de la cave.

A peine remis de ma gifle, l’instituteur de la deuxième (Mr Frappa) entre à son tour et nous dit « Les enfants, cette fois c’ est pour nous... ». Sa phrase à peine terminée, un violent éclair illumine la cave dans un vacarme épouvantable et l’école nous tombe dessus...

Je ne peux dire si je me suis évanoui ou pas, mais j’ai eu l’impression de me réveiller et je me trouvais enseveli de toutes parts sous des pierres, des poutres et des blocs de ciment sur lesquels se trouvaient nos bureaux en piteux état...

Je n’étais pas le seul survivant dans cette cave. D’autres écoliers, Autin, Abamon, Archer, Dejob marchaient sur ces gravats et cherchaient une issue pour sortir de cet enfer.

L’un deux, mon ami Roger Autin, a bien essayé de me dégager de mon inconfortable position, mais en vain, j’étais bien coincé. Il me laissa donc et se hissa jusqu’au soupirail de la cave qui semblait la seule sortie possible.

Un peu plus tard, des gravats qui m’entouraient surgit une forme humaine, je reconnais Monsieur Maigre, un voisin habitant dans une villa en face de l’école dans le jardin duquel nous allions, avec mes copains, marauder les poires sur ses arbres...

Je lui jure que s’il m’aide à sortir de l’horrible posture dans laquelle je me trouve, je ne volerai plus ses fruits....

Après de gros efforts, il réussit à me dégager : je me demande encore comment et par quels moyens il a pu soulever le bloc de ciment qui m’avait profondément entaillé les jambes.

Enfin dégagé, il m’a aidé à me hisser jusqu’au soupirail, en passant je mettais les mains à côté d’un corps sans vie...

Debout, je marchais tant bien que mal et je partais à la recherche de ma grand-mère maternelle qui demeurait quelques centaines de mètres plus loin « aux maisons de la ville ».En chemin je vis une de ses voisines Mme Rivoire, qui était adossée au mur d’une maison et qui semblait grièvement blessée. Plus loin j’en rencontrais une autre qui me dit que ma grand-mère était partie se mettre à l’abri au jardin : celui-ci se trouvait en contrebas du lieu-dit « la Cotonne » à environ cinq cents mètres. Je continuais à marcher et ne trouvant pas ma grand-mère, j ’entrepris de gravir le chemin qui montait au plateau de la Cotonne en passant par la voie ferrée.

J’atteignis mon but moitié sur mes jambes, moitié à « quatre pattes » : dès mon arrivée des personnes m’apportèrent les secours que mon état, dont je n’avais pas mesuré la gravité, nécessitait. Ces gens m’installèrent sur une chaise et s’en servant de brancard me conduisirent à la pharmacie de la place Tardy.

En cours de route je me souviens leur avoir promis toutes les médailles que l’on peut donner aux sauveteurs et aux militaires réunis...

A la pharmacie, transformée en véritable dispensaire, se trouvaient déjà de nombreux blessés. Des soins me furent prodigués, mes plaies nettoyées à l’alcool ne me faisaient même pas souffrir. Je ne sentais absolument rien. Je n’avais aucune réaction.

Puis des personnes me hissèrent sur le plateau d’un camion sur lequel étaient déjà allongés pêle-mêle des morts et des blessés et nous avons fait le trajet jusqu’à l’hôpital de Bellevue, hôpital dans lequel je l’appris par la suite, je fus opéré par le Docteur Muller, futur maire de Saint-Etienne, et par un médecin allemand : ils m’ont sauvé mes deux jambes et grâce à eux j’ai pu plus tard jouer au basket avec mes copains à l’amicale de Tardy et marcher sans problème majeur comme encore aujourd’hui.

Malheureusement tous les blessés n’ont pas eu ma chance et certains sont morts du tétanos dans des souffrances atroces. Je me souviens encore des hurlements d’une jeune fille...

Mes parents qui travaillaient tous deux ce jour du 26 mai 44 m’ont retrouvé trois jours après... Il faut dire qu’à mon arrivée à l’hôpital, mes vêtements avaient été mélangés avec ceux d’autres personnes décédés et j’étais devenu « un inconnu ».

Malgré tous les malheurs que nous venions de subir, je ne peux vous décrire la joie de nos retrouvailles : mon père m’a expliqué que le matin du 26 il était avec ses collègues devant la porte de leur atelier situé rue Jeanne d’Arc, que le ciel si bleu le matin avait été couvert d’un nuage de poussière qui retombait sur le sol avec des feuilles de cahier d’écolier : il avait alors compris à ce moment là que l’école avait été bombardée, il était parti à ma recherche dans tous les hôpitaux et cliniques de la région et il commençait à désespérer de me revoir...

Plus tard, convalescent, j’ai appris que ma grand-mère paternelle était décédée ainsi que sa voisine, et fait troublant quand elles ont été touchées elles donnaient toutes deux chacune de leur côté le bras à mon arrière-grand-mère qui n’avait été que légèrement commotionnée.

Depuis ce 26 mai 44 je pense souvent à ce bombardement, je ne peux oublier les huit instituteurs et les élèves qui sont morts, je repense à cette gifle et à la punition qui m’ont probablement sauvé la vie.

Je ne peux oublier ce brave Monsieur Maigre qui, au risque de sa vie n’a pas hésité à pénétrer dans les décombres pour me sauver , alors que d’énormes pans de murs qui se sont effondrés moins d’une heure après, étaient suspendus en équilibre au dessus de nos têtes.



 

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